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La Secrétaire au Commerce américaine, Gina Raimondo, a demandé aux entreprises qui produisent ou font un usage intensif de semiconducteurs (GM, Ford, Chrysler, Stellantis, Daimler, BMW, Samsung, TSMC, Micron, GlobalFoundries, Microsoft…) de fournir à l’administration américaine des informations quant à la situation de leur chaine de production. Il s’agit de trouver des solutions à la pénurie de puces qui paralyse de nombreuses usines. La date limite du 8 novembre a été fixée pour remettre le questionnaire aux autorités. Si la démarche est censée être volontaire, Gina Raimondo a brandi la menace du Defense Production Act pour obtenir les informations demandées.             
Plusieurs entreprises ont émis des réserves face à cette requête, jugeant le questionnaire intrusif et contraire à la protection du secret d’affaires. En 2018 déjà, l’administration Trump avait sollicité les fabricants automobiles auxquels avait été soumis un questionnaire détaillé requérant des informations confidentielles (budgets de R&D, business plan, situation financière…).  Il s’agissait d’établir dans quelle mesure l’importation d’automobiles et de pièces auto était susceptible d’affecter la sécurité nationale. La démarche entreprise aujourd’hui semble assez comparable puisque les questions ont trait au carnet de commandes, aux pratiques d’approvisionnement et à l’identification des principaux clients par type de produits.  TSMC (Taiwan), qui fournit notamment Apple, avait dans un premier temps annoncé qu’il ne transmettrait pas ces informations aux autorités, les jugeant trop sensibles. Ses actionnaires ont également déposé une demande d’injonction provisoire auprès du tribunal de district de Taiwan Hsinchu pour que l’entreprise puisse bénéficier du droit de rejeter la demande américaine. Quelques semaines plus tard, le groupe a fini par revoir sa position et a déclaré qu’il se conformerait à la requête qui lui a été soumise.            
Séoul a très vite réagi en créant un Comité consultatif réunissant les entreprises du secteur pour apporter une réponse coordonnée. Elles ont ainsi pu exprimer leurs inquiétudes face à un questionnaire jugé trop vaste et risquant d’écorner leurs secrets d’affaires. La diplomatie coréenne s’est également mobilisée. Le Ministre des finances, Hong Nam-ki, s’est adressé à Janet Yellen pour lui faire part des réticences des entreprises auxquelles ont été demandées ces informations. Les autorités coréennes s’interrogent également sur la légitimité de la démarche vis-à-vis d’entreprises étrangères. Pour faciliter le dialogue néanmoins, les deux pays ont décidé de mettre en place une « hotline » entre les deux Ministères du Commerce.
Les Coréens redoutent que les informations transmises soient utilisées pour exercer des pressions en vue de les obliger à accroître leurs investissements aux Etats-Unis (Samsung s’est déjà engagé à investir 17 Mrds dans une fonderie de nouvelle génération au Texas, tandis que SK Hynix a promis 1 Mrd $ dans un centre de R&D de la Silicon Valley). Les entreprises pointent également le risque de devoir dévoiler leurs forces et faiblesses ce qui les rendrait particulièrement vulnérables. Certains éditorialistes craignent par ailleurs que les informations fournies- bien que devant demeurer secrètes- puissent être vues par des groupes américains souhaitant créer des fonderies dans le pays, comme Micron (puces mémoire) et Intel l’ont récemment annoncé, avec le soutien du gouvernement US.  
Plusieurs analystes enfin, estiment que le questionnaire permettra d’identifier plus facilement les chaines d’approvisionnement des entreprises chinoises, ce qui permettra de prononcer des sanctions plus ciblées à leur encontre (à l’instar de TSMC qui n’est plus autorisé à fournir des semiconducteurs à Huawei).  Les Chinois sont en effet vent debout depuis que TSMC a décidé de se conformer aux doléances américaines et menace de rétorsion les fabricants qui divulgueraient des informations sensibles sur les entreprises chinoises.
Le Trade & Technology Council qui s’est tenu à la fin septembre à Pittsburgh et qui devait donner lieu à une convergence entre les Etats-Unis et l’Europe pour une plus grande transparence des chaines d’approvisionnement de semiconducteurs n’a pas abouti. La position française, liée à l’échec de la vente des sous-marins à l’Australie, a permis de restreindre la portée de l’accord initialement envisagé à une déclaration d’intention limitée aux besoins de court terme. L’UE prévoit l’entrée en vigueur de son European chips act en 2022 et des investissements de 20 à 50 Mrds $ devraient être affectés à ce secteur pour accroître la production. Elle se trouve donc en concurrence directe avec les Etats-Unis qui cherchent à imposer leur leadership mondial. Le Congrès devrait bientôt donner son aval au US CHIPS Act qui doit consacrer 52 Mrds $ à un plan de développement du secteur. La France a pour sa part promis d’engager 6 Mrds € pour doubler la production nationale.

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